« Souvenez-vous que le contrôle est un des principaux refuges des individus pétris de honte. »
Le sentiment de honte s’est glissé dans ma vie à un moment clé, celui où on commence à réaliser que les autres possèdent leurs propres émotions et opinions. À l’âge où on porte plus attention au regard d’autrui, où on est plus sensible à leur jugement et donc, plus vulnérable à la honte…
C’est à l’âge de neuf ans que j’ai eu mes premières menstruations. Mon corps a rapidement changé de forme et cette transformation m’a beaucoup ébranlée. J’aurais probablement pu m’adapter plus en douceur si je n’avais pas accordé une aussi grande importance au regard des autres. La première fois que des enfants à l’école m’ont interpellée à ce sujet, j’ai été pétrifiée de honte.
Cette honte m’a accompagnée longtemps. Cette émotion velcro m’a poussée à être très dure envers moi. J’étais la première à me juger et à me condamner pour mon allure physique immonde que me renvoyait ma distorsion mentale. Chaque jour, je rejetais la personne la plus importante de ma vie : moi! Mon discours intérieur n’était qu’un flot d’insultes, de dénigrement et de reproches. Cette hyperfocalisation sur mon corps s’est traduite par une estime personnelle pitoyable, voire inexistante.
J’ai grandi à une époque où la culture des diètes dominait, où les gens de mon entourage vantaient quotidiennement leurs dernières trouvailles miracles douteuses : la crème Budwig, Montignac, Minçavi, le régime du groupe sanguin, Weight Watchers, etc. J’ai vite compris que l’on attendait d’un corps qu’il soit svelte et presque sans formes pour susciter l’admiration et le respect. Je me sentais haineuse, dépassée et surtout impuissante devant mon propre corps qui ne m’avait jamais demandé mon avis à savoir si j’étais prête à accueillir cette puberté précoce.
C’est dans un état d’indignité avancé envers mon corps qu’un jour, j’ai commencé à ressentir une douleur aux mollets. En les palpant, j’ai réalisé qu’ils étaient plus fermes, plus définis. C’était sûrement parce qu’au lieu de prendre l’autobus, chaque matin et midi depuis que ma famille et moi étions déménagés dans le village, je montais la cote à pic pour me rendre à l’école. Mes muscles endoloris et l’aspect visuel légèrement différent de mes mollets m’ont donné une idée : Et si j’arrivais à modifier tout mon corps de cette manière? J’avais enfin un plan!
J’ai commencé à faire 30 minutes d’exercice intense trois fois par semaine, debout sur l’Air-Walker. J’étais assidue, motivée et persévérante. Quand je constatais une stagnation des résultats, je redoublais d’efforts. La demi-heure s’est vite transformée en heures. J’ai aussi commencé à augmenter ma fréquence. J’ai rapidement pris place chaque soir sur cet appareil qui grinçait tellement fort que je devais monter le son de la petite télévision cathodique au maximum. Je n’étais pas portée naturellement vers le sport; à vrai dire, je n’y prenais aucun plaisir. Pour alléger cet inconfort, je me distrayais avec La petite Vie, Virginie et toutes les autres émissions qui passaient à cette heure-là.
Le contrôle que j’exerçais sur mon corps augmentait mon niveau de satisfaction sans toutefois abolir la honte qui tapissait toujours les parois de mon estime personnelle.
Quelques années plus tard, en secondaire 2, je ne supportais plus le plateau d’inertie que les changements physiques avaient atteint, même si je continuais mon rituel d’exercice. J’avais besoin de plus! C’est alors que j’ai augmenté ma prise de contrôle. Fragile et influençable, j’avais lu dans un magazine un truc infaillible pour perdre du poids. Dans toute l’intensité qui me définit, je m’y suis plongée à fond! Je crois que mes traits de personnalité ont joué un rôle important dans le chemin qui m’a menée vers les troubles du comportement alimentaire. En plus de ma nature intense, j’avais une tendance au perfectionnisme et à l’influençabilité. Un cocktail plutôt dangereux pour une adolescente dont l’estime de soi était défaillante et dont la honte était au cœur des fondations de son rapport au corps.
C’est dans ce premier régime que j’ai senti toute l’effervescence et le pouvoir que le contrôle pouvait m’apporter. À partir de ce moment, non seulement je contrôlais ce corps que je détestais avec l’exercice, mais j’avais une nouvelle arme redoutable en ma possession : la maîtrise de tout ce que j’ingérais.
L’absence de limites
J’ai eu le corps que j’avais tant souhaité, tant désiré. Les compliments affluaient à l’école. J’ai surfé quelques jours, quelques semaines tout au plus, sur un sentiment d’euphorie où je croyais que tout était possible, que tout m’était permis. La frayeur de tout perdre a rapidement pris le dessus. Je m’interdisais de lâcher prise sur le contrôle que je croyais exercer. Je me suis rapidement épuisée. J’étais vidée d’énergie. Perte de cheveux, teint pâle, perte des menstruations, perte d’entrain et de vitalité : j’étais malade physiquement et mentalement.
Ce contrôle tant adulé, c’est l’anorexie qui en a pris les rênes. Passée en mode survie, c’est la maladie qui me dictait de continuer, de ne pas lâcher. De bouger plus, de manger moins, de viser une diminution des chiffres de la balance, de toucher à plus d’os sur mon corps. Je n’avais plus l’énergie de tenir tête à l’anorexie. C’était plus facile de lui obéir, de poursuivre ma routine bien établie. Ça semble peut-être étrange que j’en parle comme si la maladie était une entité propre, mais c’est exactement comme ça que je l’ai vécu. Il y avait moi, faible et fragile, et il y avait l’anorexie, puissante, têtue, fière et forte.
Si personne ne m’avait ordonné de m’en sortir, probablement que la maladie m’aurait emportée. Après l’anorexie, j’ai souffert de boulimie, d’hyperphagie et d’orthorexie sur de très longues années, vingt-cinq ans, pour être précise.
La remontée vers l’amour de soi
Lorsqu’on pense aux troubles du comportement alimentaire, ce sont souvent les symptômes physiques qui nous viennent en tête. On associe la maladie à des traits populaires véhiculés, à des stéréotypes. La vérité, c’est que ces symptômes ne sont que ce que l’on voit sur la surface. Sous la pointe de cet iceberg, il se cache un tas d’inconforts, de facteurs et d’origines difficiles à cerner et à aborder. Cette maladie est d’une complexité sans nom.
Ce que j’ai compris aujourd’hui, c’est que sans le savoir, la honte a longtemps suivi mon chemin. Ce sentiment ignoré a mené à un raz-de-marée de comportements toxiques et à un affaiblissement majeur de mon estime. Pour reconstruire 25 ans de descente dans la honte, ça en a pris des années d’amour de soi, de bienveillance et de tendresse. La pente est longue, mais possible à remonter. Un petit pas à la fois. L’important, selon mon expérience, c’est que lorsqu’on perd pied, que la honte tente de s’emparer de nous avec ses moyens tentaculaires, on en prend conscience, on se pardonne et on se relève. Et si c’est difficile de se relever, on demande de l’aide parce qu’avec du soutien, c’est déjà beaucoup plus facile. On regarde ensuite en avant et on refait un petit pas dans la bonne direction, vers l’amour de soi.
P.S. J’aimerais en profiter pour remercier ma psychologue qui m’a accompagnée dans mon rétablissement durant de nombreuses années et qui m’a suggéré ce livre : S’affranchir de la honte, livre qui m’a inspiré cet article de blogue. Merci à mon mentor qui comprend bien mes anciens patterns et qui m’aide à m’ouvrir à de nouvelles voies en accord avec ma personne. Merci à Arrimage pour le mouvement sociétal dans la bonne direction, son encouragement à se dresser contre l’inacceptable et à se tenir droit devant les tendances externes qui vont à l’encontre de l’amour de soi. Et surtout, merci à moi-même, pour avoir enfin compris que je méritais l’amour, peu importe la forme de mon corps et le chiffre sur la balance.
Et surtout, merci à toi, mon corps. Je ne t’ai pas donné la vie facile. Tu es encore là, malgré toutes les années de maltraitances et de souffrances que je t’ai fait endurer. Tu me portes chaque jour de ma vie, fort, en santé, en vitalité! Je te promets de faire de mon mieux pour prendre soin de toi, te chérir et t’aimer. T’aimer comme tu es.
CONSULTE LE GUIDE DE RÉFÉRENCES SUR LA NEUTRALITÉ CORPORELLE
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