Quand on est enfant, on grandit sans vraiment s’en rendre compte.
Ce sont surtout les adultes qui nous le rappellent à grandes exclamations émerveillées : « Comme tu as grandi! Tu vas bientôt dépasser ta mère! »
Au fond, pour nous, rien ne semble vraiment différent. On habite ce corps sans le questionner, comme une maison qui s’agrandit doucement, sans bruit.
Se pointe alors l’adolescence. Les hormones débarquent d’un coup et décident d’entreprendre des rénovations majeures, sans permis, sans plans, sans même nous consulter. Rien à valider, rien à réviser : ça pousse ici, ça change là, et nous, on subit comme on peut.
On s’ajuste, on s’adapte… ou on se rebelle et on s’haït. Parfois les deux.
Moi, j’ai choisi la voie de la résistance.
Avec les années, en espérant trouver un terrain d’entente avec ce corps devenu étranger, j’essayais de l’embellir avec des tatouages, des piercings, une nouvelle coupe de cheveux. Cette méthode fonctionnait un certain temps, jusqu’à ce que ledit tatouage devienne partie intégrante de moi-même et, dans un sens, invisible à mes yeux.
Anecdote à ce sujet : une fois, alors que j’étais aux toilettes, j’ai tout à coup aperçu une énormité d’insecte sur mon bras. J’ai crié au meurtre en jumpant de deux pieds dans ma salle de bain… pour me rendre compte que, finalement, j’avais eu peur d’un de mes tatouages. Cette fois-là, on peut dire que je ne l’avais pas pris pour acquis!
Outre les tatouages et autres moyens qui m’offraient un sentiment de contrôle rapide et direct, d’autres comportements, insidieux et agressifs se sont immiscés dans mon quotidien. J’étais à la fois le bourreau et sa victime.
Pendant des années, je me suis privée. De plus en plus d’aliments devenaient interdits. J’ai poussé mon corps à l’excès, m’imposant des entraînements à outrance dans une absence totale de plaisir, comme si souffrir était une preuve d’effort valable.
Cette forme d’intimidation envers moi-même a duré bien trop longtemps.
Ce fonctionnement était tellement normalisé que j’étais convaincue que la plupart des femmes vivaient ainsi, dans une lutte éternelle contre leur propre corps.
Je crois que le plus difficile, avec le recul, a été de vivre de cette manière en cachette. Personne n’était au courant de ce boulet que je traînais derrière moi. De l’extérieur, j’étais Karine, la fille le fun, ricaneuse, pleine de style et de couleurs. À l’intérieur, il y avait un filtre gris partout.
Plus tard, à la mi-trentaine, l’un des plus beaux cadeaux de la vie a cogné à ma porte : j’attendais un bébé!
J’ai rapidement garroché mes anciennes habitudes du revers de la main. Désormais, je nourrissais la vie à travers moi. Et cet être qui se développait dans mon ventre… contrairement à moi-même, je l’aimais profondément.
Mes deux grossesses ont été des périodes d’épanouissement absolu. Je me sentais plus que vivante. J’étais un humain deux en un. Je n’étais plus seule.
Mes enfants venus au monde, je me retrouvais avec ce corps vide, pendouillant, différent.
Les vieilles habitudes sont revenues rapidement au galop. C’était ce qu’on attendait de moi, non? La société ne nous félicite-t-elle pas d’entrer dans nos anciennes paires de jeans le plus rapidement possible? Ne nous incite-t-elle pas à retrouver notre taille « d’avant »?
Dans la file pour me faire peser, dans un groupe de perte de poids, je ressentais toute la fierté d’avoir perdu une livre, parfois deux. Mais dès que le chiffre sur la balance ne bougeait pas, le bourreau reprenait sa place, implacable, invisible.
S’acclimater à nouveau à tous ces changements physiques était pénible : les vergetures, la perte de volume et l’affaissement des seins, l’élasticité du ventre qui ne se tend plus comme avant. J’avais appris à garder le contrôle sur mon corps, à le moduler comme on s’y attendait, mais quelque chose sonnait dorénavant faux.
L’arrivée de mes enfants m’a permis de me découvrir sous une nouvelle facette. Devenir maman a été salvateur. Aimer mes enfants a été naturel. Je réalisais que l’amour que je portais à la petite fille que j’avais été, à l’adolescente puis à la femme que j’étais devenue n’avait pas été à la hauteur de ce que je méritais.
Mon insécurité corporelle venait en grande partie de cette idée qu’on m’avait transmise : mon corps devait correspondre à des formes ou à un poids « standard ». Mais des standards établis par qui? Et pour quoi?
Cette prise de conscience m’a amenée à tourner mon regard vers l’intérieur. Comment MOI je me trouve? Comment MOI je me sens? C’est alors que l’appréciation de ce corps s’est mise à grandir, restaurant ainsi mon estime de moi-même, la confiance que j’avais en moi et surtout, l’amour que je me portais désormais.
Aujourd’hui, je reconnais les variations de mon poids et de mes formes comme faisant partie du rythme naturel de mon corps. Chaque changement raconte une histoire, et je choisis de les accueillir sans jugement, en paix avec moi-même et reconnaissante de ce corps qui vit et évolue.
Ce précieux cadeau de bienveillance envers moi-même est aussi un exemple vivant pour mes enfants. En sortant peu à peu de ce marasme, j’ai contribué à semer une vision plus libre et bienveillante du corps et de soi, pour eux et peut-être pour ceux qui viendront après.
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